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Journal Information
Journal ID (publisher-id): jgi
ISSN: 1910-7595
Publisher: Centre for Addiction and Mental Health
Article Information
© 1999-2012 The Centre for Addiction and Mental Health
Publication date: October 2012
Publisher Id: jgi.2012.27.12
DOI: 10.4309/jgi.2012.27.12

La Tueuse
Michael Cantinotti
Département des Sciences de la santé , Université du Québec à Chicoutimi, Québec, Canada

Un film de Rodolphe Tissot. (2009). Paris: Shiro Films et Arte France. ISBN 3770002624012.

Film français se déroulant à Paris, La Tueuse met en scène une tranche de vie de Mathilde, une jeune femme qui découvre l'univers du Texas Hold'em alors qu'elle est sans emploi et enceinte de son premier enfant. Dans le contexte d'une situation financière précaire, sa rencontre avec le poker représentera une occasion d'émerger dans un monde de joueurs où les femmes sont quasiment absentes, leur rôle se limitant à celui de croupière. Dans cet univers misogyne, être une femme qui joue, c'est déjà sortir du lot. La Tueuse, c'est donc aussi l'histoire d'une femme qui se fait une place dans un monde masculin et qui refuse d'être cantonnée dans le rôle d'une mère au foyer, revêtant progressivement une aura de Dame de pique fatale pour ses adversaires.

Le parcours de Mathilde sera celui d'un intérêt qui se transformera rapidement en une activité passionnée dans laquelle la joueuse investit toute son énergie, son temps et son argent. D'une situation où l'aspect ludique du poker s'inscrit dans le temps des rencontres sociales entre amis et avec d'autres joueurs, Mathilde développe peu à peu une passion obsessive (Vallerand et al., 2003) pour le jeu. Celui-ci occupe progressivement une place prépondérante dans son existence; sa vie sociale, personnelle et familiale paraît se ternir, laissant toute la place à la joueuse en elle. Le film parvient avec succès à illustrer ce rétrécissement graduel et exclusif de la vie de la joueuse autour du poker. S'ensuit une descente progressive dans le cercle vicieux des mensonges et de l'endettement, qui caractérise la pratique excessive du jeu lorsque la personne ne discerne plus rationnellement l'ampleur des risques encourus par les décisions qu'elle prend en situation de mise. Paradoxe de cette Dame de pique qui domine avec subtilité ses sentiments et ses émotions autour d'une table ovale, Mathilde semble perdre tout sens de la mesure lorsque l'occasion de jouer au poker se présente.

Outre les tournois impliquant des adversaires en face à face, Mathilde s'initie également au poker en ligne. Elle fait d'ailleurs la distinction entre les personnes s'adonnant à ces deux types de jeux, associant les joueurs en ligne à une incapacité à bluffer, contrairement à ceux qui ont l'habitude de s’affronter en face à face. Au-delà des différences entre le jeu en personne et le jeu en ligne, la difficulté de Mathilde à résister à l'envie de parier continuellement renvoie au problème de l'offre de jeu accrue sur Internet qui a émergé à l’échelle mondiale au cours des dernières années et dont l'ampleur des impacts sociosanitaires à long terme est actuellement inconnue.

Le film pourra surprendre par son final s'écartant du scénario à la Dan Mahowny (Camon, Hamori, McLean, et Kwietniowski, 2003), qui optait pour la rédemption par le traitement. Si La Tueuse est un film sur le poker qui permettra aux intervenants, aux décideurs ou aux chercheurs de se familiariser avec l'univers codifié du poker, en particulier au niveau de la scène parisienne, il présente néanmoins un parcours singulier : celui d'une femme qui finira par envisager sa vie comme une partie de poker.

Le film comporte certaines zones d’ombre, comme en témoigne le fait que le réalisateur a décidé de ne pas expliquer le talent quasiment inné, du moins en apparence, de Mathilde pour le poker. Le spectateur doit ainsi deviner comment elle a pu passer du statut de débutante chanceuse à celui de joueuse aguerrie. Mais est-elle réellement devenue une « experte », ou simplement une joueuse chanceuse qui maîtrise les rudiments du poker? Aborder le sujet du poker implique nécessairement de se questionner sur la part de hasard et d'habileté dans les résultats monétaires obtenus à ce jeu. Contrairement à certains jeux de hasard et d'argent comme les appareils électroniques de jeu et la loterie, où le hasard est totalement maître du jeu, est-il possible pour un joueur de poker de développer une expertise et d’être gagnant sur le plan monétaire à long terme? Le film ne propose pas de solution à cette épineuse question, bien que le personnage principal se prononce indirectement à plusieurs reprises sur ce sujet. Mathidle affirmera entre autres : « Si t'aimes pas le hasard, tu ne joues pas au poker, tu joues au bridge », rappelant ainsi que la prise de risques et de décisions en situation d'incertitude reflète une dimension centrale de ce jeu. Dans un contexte où le poker représente une activité attrayante pour de nombreux jeunes qui pourraient y voir une opportunité de réaliser des gains substantiels advenant une maîtrise suffisante du jeu, il paraît nécessaire de rappeler que ce dernier est avant tout basé sur un tirage aléatoire de cartes. Bien que les dimensions interpersonnelles (ex.: bluff, slowplay, floating…) et la connaissance des probabilités associées aux combinaisons de cartes au Texas Hold'em puissent influencer l'issue du jeu, la notion d'expertise au poker demeure actuellement davantage un acte de foi que le fruit d'une démonstration scientifique rigoureuse. Un article paru dans la revue Chance (Berthet, 2010), publiée par l'American Statistical Association, conclut plutôt que c'est la valeur des cartes d'un joueur qui détermine de manière prépondérante l'issue du jeu. Ainsi, bien que le poker soit un jeu qui n'est pas purement déterminé par le hasard, il n'en demeure pas moins nettement dominé par ce dernier.

Présentant le portrait d’une joueuse passionnée qui finit par épouser l'étiquette de tueuse qu'on lui a accolée à ses débuts, au point où elle fera le choix de continuer à bluffer pour tenter de reprendre les rênes de sa propre vie, La Tueuse est un film intelligent qui dépasse les clichés sur la face sombre du poker lorsqu'il devient une passion obsessive.


Références
Berthet, V.. ( 2010) Best hand wins: How poker is governed by chance. Chance, 23(3), 34–38.
Camon, A.. , Hamori, A.. , & McLean, A..
(producteurs) ( 2003) Kwietniowski, R..
(réalisateur)La double vie de Mahowny - Owning Mahowny [Film]. Canada: Alliance Atlantis.
Vallerand, R. J.. , Blanchard, C.. , Mageau, G. A.. , Koestner, R.. , Ratelle, C.. , Leonard, M.. et al. ( 2003) Les passions de l'âme: On obsessive and harmonious passion. Journal of Personality and Social Psychology, 85(4), 756–767.

Article Categories:
  • Critique de film

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